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Dans le monde
Arménie
entre impérialisme et Russie
Lundi 4 mai, une cinquantaine de dirigeants européens se sont retrouvés à Erevan, capitale de l’Arménie, pour le huitième forum de la Communauté politique européenne (CPE). Le lendemain, s’y tenait un sommet Arménie-Union européenne (UE).
Le CPE est un forum, en fait un gadget, créé par Macron en 2022 pour discuter de choses et d’autres, sans engagement. Pour autant, organiser ces deux réunions dans la foulée était destiné à donner du poids à l’offensive de charme de l’UE à destination de l’Arménie, une ex-république soviétique qui garde bien des liens avec la Russie.
Ces liens remontent au temps des tsars, qui s’étaient faits les protecteurs intéressés de l’Arménie, mais ils se sont distendus ces derniers temps. En tout cas, la Russie de Poutine, censée protéger l’enclave arménienne du Haut-Karabakh, a gardé l’arme au pied lorsque les troupes de Bakou l’ont reconquise et en ont chassé la plupart de ses habitants. Empêtré dans son « opération spéciale » en Ukraine, le Kremlin ne voulait pas avoir un autre conflit ouvert sur les bras. Mais cela a suffi à saper la confiance des Arméniens, et plus encore de leurs gouvernants qui, prenant acte de la situation, ont accepté de signer un accord de paix avec l’Azerbaïdjan sous la tutelle de Washington !
Trump n’a pas manqué de s’en féliciter bruyamment, même s’il n’y est pas pour grand-chose. Évidemment, l’UE n’a pas vu d’un bon œil Washington prendre pied dans le Caucase, lien stratégique entre l’Europe et l’Asie, à la faveur d’un recul russe.
L’UE mène donc son offensive diplomatique au moment où l’Arménie laisse entendre qu’elle pourrait vouloir la rejoindre. Et cela vient à point pour conforter le camp pro-européen dans le pays, car des élections législatives y auront lieu le 7 juin. Si le Premier ministre arménien avait reçu Poutine, au lieu d’accueillir Ursula von der Leyen et une brochette de dirigeants européens, on imagine quelles dénonciations de « tentative d’ingérence électorale du Kremlin » cela aurait suscitées dans les médias de l’UE !
Pince-sans-rire, le quotidien Les Échos du 4 mai écrit qu’on « soupçonne déjà la Russie de vouloir influencer le résultat des urnes ». Un résultat favorable au camp de l’UE n’est peut-être pas si sûr. Après tout, ce ne serait pas une première. On l’a vu, il y a peu, en Bulgarie. Non loin de là, en Moldavie, une ex-république soviétique des Balkans, la présidente pro-européenne et son homologue roumaine tout aussi pro-européenne ont récemment renoncé au projet de fusion de leurs pays, déclarant que la population moldave « n’y était pas prête ». De même en Géorgie, voisine de l’Arménie, qui s’était dite un temps favorable à rejoindre l’UE et avait même élu à sa présidence une ancienne ambassadrice de France, le rapprochement avec Bruxelles ne semble plus trop d’actualité.
Chaque cas diffère et on peut avancer bien des explications à des situations contradictoires : existence de liens historiques, culturels, humains et économiques de ces pays avec la Russie ; présence de nombre de leurs ressortissants dans l’espace russophone où ils vivent et travaillent ; crainte de priver le pays de son approvisionnement en gaz et en pétrole russes ; manque de crédibilité des « garanties de sécurité » que promet l’UE face à une agression extérieure. Mais il y a aussi le fait que l’UE a peu d’attraits pour une bonne partie des populations concernées, tandis que des couches plus ou moins larges de la petite bourgeoisie courent, depuis des décennies, après leur rêve d’accéder au même niveau de vie que leurs homologues ouest- européennes…
Tout cela ne dit rien à l’avance du résultat du prochain scrutin en Arménie. Mais cela souligne bien des raisons que les populations de l’ex-bloc soviétique ont ou auraient de refuser de choisir entre deux camps qui sont tout autant les ennemis de leurs classes laborieuses.