Les Mémoires d’Elizabeth Gurley Flynn11/05/20262026Lutte de Classe/medias/mensuelnumero/images/2026/05/une_256-c.jpg.484x700_q85_box-28%2C0%2C1355%2C1920_crop_detail.jpg2026-05-11

Les Mémoires d’Elizabeth Gurley Flynn

Elizabeth Gurley Flynn (1890-1964) est une des figures du pays les plus connues de l’histoire du mouvement ouvrier des États-Unis. Le premier volume de ses mémoires, qui va jusqu’en 1916, vient seulement d’être traduit en français. À travers l’itinéraire de cette militante populaire des Industrial Workers of the World (IWW), c’est toute une période qui resurgit. 

Elizabeth Gurley Flynn naît à Concord dans le New Hampshire dans une famille d’Américano-­Irlandais. Ses parents sont des militants convaincus de l’indépendance irlandaise, eux-mêmes issus de familles nationalistes – un de ses grands-pères a participé en 1869 à un raid des Fenians contre le Canada britannique. Comme des millions d’Irlandais, la famille a émigré aux États-Unis, où ces immigrants travaillent dans les docks, les mines, le bâtiment ou les transports, et s’engagent souvent dans les premières organisations ouvrières, qui sont les Knights of Labor, la Western Federation or Miners (WFM), ou l’American Federation of Labor (AFL).

Elizabeth grandit donc dans une famille très militante, proche du révolutionnaire irlandais James Connolly, dans laquelle l’on parle tout le temps de politique à la maison et dans laquelle, en guise de sorties, le père emmène ses enfants à d’interminables réunions publiques, dans des salles enfumées ou en plein air. En 1900, les Gurley Flynn déménagent dans le Bronx new-yorkais, et côtoient des Italiens et des Allemands fraîchement immigrés, des Juifs fuyant les persécutions de l’Empire russe. Ces immigrants parlent souvent leur langue maternelle plutôt que l’anglais, ont leurs journaux et leurs organisations politiques et syndicales spécifiques. Pour les organisations ouvrières américaines, un des enjeux est de les unifier en un même mouvement, dans chacun des bagnes industriels où ils se côtoient, et contre le capitalisme dans son ensemble.

Le contexte y est favorable, car le début du 20e siècle est marqué par l’essor du socialisme : deux partis, le Socialist Labor Party de Daniel De Leon, et le Socialist Party of America d’Eugene Debs, dont Gurley Flynn fait partie, se développent. Simultanément, le syndicalisme révolutionnaire des IWW progresse. Cette organisation, fondée en 1905, s’oppose au corporatisme syndical de l’AFL dominante et des syndicats de métier, qui tiennent à l’écart les ouvriers non qualifiés, les immigrés, les ouvrières et les Noirs. Présents dans les mines, les scieries, la confection, les filatures, l’hôtellerie, les fabriques de pianos, les IWW militent pour « One Big Union », un grand syndicat destiné à tous les travailleurs, quels que soient leur secteur d’activité, leur qualification, leur sexe ou la couleur de leur peau. Ils lient leurs luttes à celles des travailleurs du monde, comme en 1905 pendant la révolution russe, ou plus tard pendant la révolution mexicaine que certains d’entre eux rejoignent. Pendant la Première Guerre mondiale, ils refusent de soutenir l’intervention des États-Unis en Europe. En même temps, ce syndicat, qui compte quelque 50 000 membres en 1915, souffre de l’absence d’une politique et d’une direction centralisées.

En 1906, la jeune Elizabeth, forte de son éducation socialiste et anti-impérialiste, quitte l’école et s’engage donc dans la lutte. Elle a seize ans et, après un discours réussi au club socialiste de Harlem, où elle défend le droit de vote des femmes, elle devient une oratrice itinérante, se déplaçant de ville en ville, au gré des sollicitations venues des grévistes ou des militants. Elle s’adresse aux sidérurgistes de Pittsburgh, aux travailleurs des abattoirs de Chicago, aux mineurs des monts du Mesabi dans le Minnesota, de Butte dans le Montana, ou du Colorado, aux travailleurs de San Francisco, aux ouvriers du cigare de Tampa en Floride, qui, en travaillant, écoutent la lecture du journal faite par l’un d’entre eux. Souvent, elle parle à des immigrés non anglophones, auxquels ses discours sont traduits. Les grèves qui la marquent le plus sont celle du textile à Lawrence dans le Massachusetts en 1912, pendant laquelle 10 000 ouvriers de 25 nationalités se battent contre une baisse de leur salaire, et celle des soieries de Paterson dans le New Jersey en 1913 pour la journée de huit heures, pendant laquelle quelque 1 800 grévistes sont arrêtés par la police et deux d’entre eux sont tués.

Face à l’essor du mouvement ouvrier, la bourgeoisie mène une lutte de classe féroce. Les patrons emploient des milices, souvent les Pinkerton, qui font le coup de poing contre les grévistes, voire lynchent les militants. Les autorités locales ne sont pas en reste, et nombre des combats menés par Elizabeth le sont pour la liberté de parole, pour le droit de se réunir, contre des arrestations arbitraires, pour faire libérer des militants emprisonnés. Certains sont envoyés pour des années, voire des décennies en prison, en général à la suite de procès truqués dans lesquels la police a fabriqué des preuves. Ainsi, le chanteur Joe Hill, barde des IWW et auteur d’une chanson sur Elizabeth, The Rebel Girl, est-il exécuté en 1915 à Salt Lake City après un simulacre de procès. Elle-même est souvent incarcérée.

Les mémoires de Gurley Flynn sont également une galerie de portraits : Mother Jones (1835-1930), qui l’inspire beaucoup ; le secrétaire de la Western Federation of Miners, Vincent St John (1876-1929) ; les Irlandais James Connolly (1868-1915), exécuté par les Britanniques après l’insurrection avortée de Dublin en 1916, et James Larkin (1876-1947), le dirigeant du syndicat des travailleurs irlandais des transports ; et « Big » Bill Haywood (1876-1929), également issu de la WFM, et dirigeant le plus important et le plus populaire des IWW, avec lesquels Gurley Flynn finit par rompre.

Quoiqu’écrits presque un demi-siècle plus tard, alors qu’Elizabeth Gurley Flynn était devenue complètement stalinienne, ses mémoires regorgent de détails très parlants. Par exemple, elle raconte comment lors de certaines grèves, comme celle de Lawrence, des dizaines d’enfants de grévistes sont envoyés dans d’autres villes, parfois à des centaines de kilomètres, dans des familles socialistes qui les nourrissent et les vêtent, avant qu’ils ne reviennent chez eux une fois la grève finie, en gardant pour la vie des liens avec cette deuxième famille.

Ces mémoires de Gurley Flynn sont à la fois politiques, et riches de ces détails concrets qui donnent de la chair aux luttes qu’elle raconte. Le texte est servi par la traduction et par une préface et des notes de contexte intéressantes, bien que marquées par un parti pris anti-léniniste mal venu. On peut cependant saluer l’initiative des Éditions Libertalia, qui permet ainsi à ce texte classique du mouvement ouvrier américain d’être désormais accessible au public français.

Elizabeth Gurley Flynn, The Rebel Girl. 1906-1916, Éditions Libertalia, 2026 (1955)

4 mai 2026

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