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- Lutte de Classe n°256
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Mai 1926 : il y a cent ans, la grève générale des travailleurs britanniques
Le texte ci-dessous est adapté d’un article du groupe trotskyste britannique Workers’ Fight, à paraître dans le prochain numéro de leur périodique Class Struggle.
La grève de 1926 est la seule grève vraiment générale de l’histoire de la classe ouvrière britannique. Cent ans plus tard, même si elle n’a duré que neuf jours et s’est soldée par un échec, elle reste riche d’enseignements pour le camp des travailleurs et ses militants.
Cette grève de solidarité avec les mineurs, d’une ampleur sans précédent, s’inscrivit dans le prolongement de luttes ouvrières répétées avant, pendant et après la Première Guerre mondiale. Comme le souligna Trotsky, la situation avait bien des traits prérévolutionnaires. D’un côté, la classe ouvrière ne supportait plus les conditions épouvantables auxquelles elle était soumise. De l’autre, la bourgeoisie britannique, confrontée à la récession d’une économie mondiale dans laquelle elle n’était plus hégémonique, cherchait coûte que coûte à maintenir ses profits. Cela signifiait écraser la résistance des travailleurs, donc inévitablement un conflit brutal.
Dans ces circonstances, une victoire ouvrière décisive n’aurait pu être obtenue qu’en renversant les capitalistes et en prenant le pouvoir. Au cœur d’un empire qui comprenait encore près d’un quart des habitants et territoires de la planète, son retentissement aurait été immense. Mais les grévistes furent désarmés par la direction réformiste des appareils syndicaux, qui réussit à garder le contrôle de la grève et à y mettre fin, alors même que la mobilisation était à son maximum. Dans ces événements, il manqua un élément essentiel : un parti ouvrier révolutionnaire capable de mener la lutte à la victoire. Mais même sans cette direction et en dépit de sa brièveté, la grève a montré comment les travailleurs, lorsqu’ils engagent de véritables combats, savent inventer des formes d’organisation potentiellement révolutionnaires.
Après-guerre, le patronat britannique, dans sa bataille pour surnager face à la crise et à ses concurrents, choisit les mineurs comme première cible pour des raisons à la fois économiques et politiques. Le charbon constituant la principale source d’énergie, un charbon bon marché était une nécessité pour l’ensemble de l’économie. Mais l’industrie charbonnière était vieillissante. En 1918, les 3 000 puits étaient exploités par 1 500 entreprises différentes ; 12 % seulement du charbon était extrait mécaniquement, le reste manuellement, et le secteur employait plus d’un million de travailleurs. Bataillon le plus nombreux de la classe ouvrière britannique, les mineurs étaient donc à mettre au pas en vue d’une offensive contre l’ensemble des travailleurs.
Depuis 1910, des luttes ouvrières répétées
Depuis plus d’une décennie, le pays connaissait des révoltes puissantes. Entre 1910 et 1914, des grèves souvent massives et parfois sauvages, sans aval syndical, avaient contraint les employeurs à des concessions. L’année 1911 avait été marquée par des grèves explosives des dockers, des marins et des cheminots. En 1912, les mineurs de charbon s’étaient mis en grève totale pour cinq semaines – une première. Mais ces luttes étaient éparpillées et une coordination entre elles apparaissait de plus en plus comme une nécessité. Répondant à la pression de leur base, les dirigeants syndicaux des mineurs, des cheminots et des travailleurs du transport (dockers et marins) formèrent en 1914 une Triple Alliance, s’engageant à faire preuve de solidarité si l’une des trois catégories entrait en grève. Mais le déclenchement de la Première Guerre mondiale freina, temporairement, cette remontée. Le Trades Union Congress (TUC), regroupant la quasi-totalité des syndicats britanniques, appela alors à la « trêve sociale » et le Parti travailliste (Labour Party), fondé en 1906 pour représenter les intérêts des états-majors syndicaux au Parlement, fournit à la classe dirigeante quatre ministres pour son gouvernement de guerre.
Lorsque la guerre éclata, un quart des mineurs s’engagèrent dans l’armée, afin d’échapper à leurs conditions de travail effroyables. Dès 1916, le gouvernement interdit le recrutement de mineurs par l’armée, afin de garantir la production de charbon nécessaire à l’effort de guerre. En 1917, le gouvernement prit le contrôle des mines, les gérant en collaboration avec un comité consultatif composé de sept propriétaires de mines et de sept responsables syndicaux. Les profits étaient garantis à tous les propriétaires, le gouvernement distribuant les « bénéfices excédentaires » à ceux dont les mines ne généraient pas de profits.
La fin de la guerre vit un regain de combativité. Des soldats se mutinèrent contre la lenteur de leur démobilisation. Les mécaniciens des chantiers navals de Glasgow et de Belfast se mirent en grève en 1919, suivis par les cheminots, puis par 100 000 mineurs de charbon : ils réclamaient une augmentation salariale de 30 %, la journée de six heures et la nationalisation définitive des mines. Lorsque ces grèves menacèrent de s’étendre, les dirigeants de la fédération des mineurs de Grande-Bretagne en prirent le contrôle, et la Triple Alliance annonça qu’elle appellerait ses membres à la grève si les revendications des mineurs n’étaient pas satisfaites.
La débâcle du « Vendredi noir »
En réponse, le gouvernement mit en place en février 1919 une commission chargée d’enquêter sur l’industrie minière. Présidée par un juge à la Haute Cour de couleur travailliste, elle comprenait six représentants des mineurs et six représentants des patrons. La Triple Alliance décida d’attendre les conclusions de la commission, quatre mois plus tard, avant toute action. Mais celle-ci brouilla les pistes, en produisant quatre rapports contradictoires. Son président recommandait la nationalisation, avec indemnisation des propriétaires, tandis que le rapport des représentants patronaux était favorable au maintien de la propriété privée. Le Premier ministre libéral, Lloyd George, joua la montre. Des augmentations de salaire furent accordées, un relatif contrôle de l’État sur les mines fut maintenu, et les décisions sérieuses furent reportées. Les dirigeants syndicaux s’en contentèrent, ne voulant pas faire de vagues, et la Triple Alliance retira sa menace de grève.
Dès 1920, une récession mondiale éclata, causée par la réduction massive de la production de guerre. Les prix chutèrent et les patrons licencièrent. En Grande-Bretagne, le chômage passa de 250 000 personnes fin 1920 à 2 millions six mois plus tard. Lloyd George décida alors qu’il était trop coûteux pour l’État de continuer à exploiter les mines, et donc de les remettre au privé à partir du 31 mars 1921. Immédiatement, les propriétaires de mines de charbon notifièrent aux mineurs des réductions de salaire allant jusqu’à 49 %. Sachant que les mineurs ne pouvaient l’accepter, ils les mirent préventivement en lock-out.
En réponse, les dirigeants de la Triple Alliance menacèrent de faire grève le 8 avril. Le gouvernement se prépara à l’épreuve de force : l’état d’urgence fut déclaré et des troupes envoyées dans les bassins miniers et au-delà. Cependant, juste avant la grève, les dirigeants des syndicats du rail et des transports s’emparèrent du prétexte que les mineurs avaient refusé de négocier pour annuler la grève de solidarité. Cette date fut vite baptisée Vendredi noir. Les mineurs firent grève seuls pendant trois mois, avant de reprendre le travail aux conditions imposées par les patrons. Bientôt, des réductions de salaire furent imposées à d’autres catégories de travailleurs, notamment dans la métallurgie, la construction navale et le textile.
Le gouvernement saisit l’occasion de cette défaite ouvrière pour passer à l’offensive contre le jeune Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB), fondé en 1920 dans la foulée d’une révolution bolchevique honnie par les classes supérieures britanniques. Soixante-dix militants furent emprisonnés, son siège fut perquisitionné et son hebdomadaire censuré. Ces attaques avaient pour arrière-plan une récession grave, qui pesait sur le moral des travailleurs, dont les luttes connurent un reflux. 2,5 millions d’entre eux, soit près d’un quart, étaient sans emploi en 1921, et le chiffre ne descendit jamais sous un million au cours des années 1920. En 1923, à la faveur de la crise de la Ruhr et de la baisse de la production de charbon allemande, les dirigeants syndicaux des mineurs profitèrent de l’augmentation des exportations de charbon britannique pour négocier une augmentation des salaires. Mais c’était un répit circonstanciel, et les propriétaires des mines ne mirent pas longtemps à revenir à la charge.
Le prétendu Vendredi rouge
Après le Vendredi noir et la débâcle de la Triple Alliance, le TUC créa un Conseil général en remplacement de son Comité parlementaire. Ce nouvel organe exécutif fut composé des dirigeants des principaux syndicats, afin de leur permettre de contrôler l’ensemble du mouvement syndical, à un moment où les menaces sur les salaires et les emplois concernaient un nombre croissant de travailleurs. Les bureaucrates ne voulaient pas d’un retour aux grèves sauvages et le Conseil général commença donc par jouer un rôle de médiateur entre les patrons et les ouvriers les plus prompts à la grève, comme les dockers, les maçons et les cheminots.
En 1925, la convertibilité de la livre en or fut rétablie à son niveau d’avant-guerre. Cela se traduisit par une augmentation brutale de 10 % du taux de change de la livre et une baisse correspondante du niveau de vie de l’ensemble de la population active. Les patrons voulaient désormais pousser tous les salaires à la baisse. Les propriétaires de mines passèrent à l’action les premiers. Ils annoncèrent une baisse immédiate des salaires et un allongement de la journée de travail. Le gouvernement leur apporta son soutien tacite.
Les dirigeants syndicaux des mineurs firent appel au soutien du Conseil général. Cette fois-ci, les dirigeants du syndicat des transports et celui des conducteurs de train acceptèrent d’imposer un embargo total sur le transport du charbon en cas de grève. Le gouvernement n’était pas encore prêt à affronter une grève de grande ampleur. Il intervint donc in extremis, offrant aux patrons des mines une subvention de neuf mois – jusqu’au 1er mai 1926 – afin de reporter les baisses de salaire annoncées. Les dirigeants syndicaux crièrent victoire le 31 juillet, bien qu’il ne s’agisse que d’un sursis. Ce fut leur prétendu Vendredi rouge.
La bourgeoisie se prépare au bras de fer
Ce délai permit au gouvernement du conservateur Baldwin de mettre la dernière main à ses préparatifs pour briser par la force toute résistance que les dirigeants syndicaux jugeraient bon d’organiser. Chaque gouvernement depuis 1919 avait maintenu une organisation relevant de l’autorité du Premier ministre, chargée de faire face à une nouvelle poussée gréviste. Connue sous le nom de Comité d’approvisionnement et de transport, cette structure était faite pour coordonner la distribution de carburant et de denrées en cas de grève générale. Elle établit des bureaux régionaux aux quatre coins du pays, en lien avec des organismes non gouvernementaux et des bénévoles.
L’organisme le plus important fut l’Organisation pour le maintien des approvisionnements (OMS). Après le Vendredi rouge, ce dispositif fut mis en état d’alerte maximale et des stocks furent constitués. L’OMS recruta 100 000 briseurs de grève prêts à officier en tant que policiers, fonctionnaires, chauffeurs, etc. Parallèlement, le gouvernement anticipa la gestion du transport routier par la constitution de 150 comités quadrillant le territoire. Dans le cadre de ces préparatifs, le gouvernement s’en prit de nouveau au CPGB, emprisonnant en octobre 1925 douze membres de sa direction pour « incitation à la mutinerie ». Lorsque la grève générale éclata, la moitié étaient encore en prison.
Or, l’autre parti se réclamant peu ou prou du monde du travail et présent dans la classe ouvrière, le Parti travailliste, était tout sauf un point d’appui pour les travailleurs. Pour couper l’herbe sous le pied des communistes, il avait certes adopté un programme d’allure plus radicale en 1918 et commencé à se doter de sections locales. Mais lorsque pour la première fois, de janvier à novembre 1924, un travailliste, Ramsay MacDonald, avait officié en tant que Premier ministre, il avait démontré une fois de plus le respect du Labour pour l’ordre établi.
« Tout le pouvoir au Conseil général », ou l’art de l’impréparation
Les dirigeants syndicaux ne firent absolument rien pour se préparer à la confrontation qui s’annonçait. Ils n’ignoraient pourtant pas que leur prétendue victoire du Vendredi rouge n’était qu’une concession de la classe dirigeante pour gagner du temps. Mais ils voulaient éviter toute initiative qui pourrait être interprétée comme « provocatrice ». Ils attendirent les conclusions d’une commission que le gouvernement avait mise en place en même temps qu’il accordait aux patrons sa subvention, le temps, selon lui, de trouver des solutions aux difficultés de l’industrie charbonnière. En réalité, seuls les dirigeants du TUC prirent cette commission au sérieux. Pour le gouvernement et les patrons, ce n’était qu’un moyen de repousser un peu le bras de fer. Ils savaient que la direction du TUC s’accrocherait à la moindre brindille qu’ils lui tendraient.
Alors que la subvention de neuf mois touchait à sa fin, le syndicat des mineurs fut informé par les patrons du charbon qu’à partir du 1er mai, les salaires seraient réduits de 13,5 % et la journée de travail progressivement allongée. Le gouvernement, les propriétaires, le syndicat des mineurs et le TUC négocièrent tout au long du mois d’avril, sans parvenir à un accord. Le 1er mai, lors d’une conférence extraordinaire du TUC à Londres, il fut demandé aux délégués syndicaux et aux secrétaires généraux présents s’ils approuveraient une « grève nationale » en soutien aux mineurs à partir de minuit le lundi 3 mai. On leur demanda également s’ils accepteraient de céder le contrôle de cette grève au Conseil général du TUC. Ce vote, donnant « tous les pouvoirs au Conseil général », fut adopté à une large majorité.
Le Conseil général avait présenté cela comme une « tactique de négociation » susceptible d’exercer davantage de « pression » sur le gouvernement et les propriétaires des mines. Mais ni le gouvernement ni les patrons n’avaient l’intention de négocier. De leur côté, les préparatifs pour faire face à une grève étaient terminés et ils avaient pour objectif de l’écraser. Néanmoins, les dirigeants syndicaux continuèrent de discuter avec le gouvernement jusqu’à l’échéance du dimanche soir. C’est alors que Baldwin utilisa le prétexte d’un arrêt de travail des imprimeurs du Daily Mail pour accuser le TUC d’« atteinte à la liberté de la presse » et rompre toutes les négociations. En fait, les travailleurs avaient refusé d’imprimer un éditorial intitulé « Pour le roi et la patrie », qu’ils considéraient comme une incitation à briser la grève. Le gouvernement s’était préparé à cette situation et avait, finalement, poussé les dirigeants du TUC, aussi réticents soient-ils, à appeler à la grève générale. Ils étaient désormais obligés de l’organiser.
La grève commence
Leur première préoccupation était de s’assurer que la grève ne tombe pas entre les mains d’« agitateurs révolutionnaires ». Comme l’écrivit plus tard l’un d’entre eux : « cette crainte était toujours présente à notre esprit, car nous tenions, dans ce conflit, à diriger une armée disciplinée »1. Les travailleurs étaient censés se mettre en grève puis reprendre le travail selon le bon vouloir du Conseil général. Il ne fallait en aucun cas défier le pouvoir des capitalistes.
Cette « crainte » dicta la politique du TUC du début à la fin. Avant même que la grève ait commencé, le TUC avait proposé de « coopérer » avec le gouvernement pour la distribution de nourriture, ce que Baldwin avait refusé. La décision d’immobiliser certaines catégories de travailleurs, pour ne les solliciter qu’en tant que « deuxième ligne » à une date ultérieure, visait à éviter de créer un enthousiasme trop important qui aurait pu, aux yeux du TUC, dégénérer. La « première ligne » de grévistes, appelée à la grève mardi 4 mai, comprenait 1,75 million de travailleurs dans l’imprimerie, la sidérurgie, le gaz, l’électricité, le bâtiment, la chimie et le transport – marins non compris, car les pontes à la tête de leur syndicat s’opposaient à la grève. À ces grévistes s’ajoutaient bien sûr les mineurs, portant le nombre total de grévistes le premier jour à plus de 2,5 millions.
Pour contrer la grève, l’OMS et ses satellites mobilisèrent jusqu’à un demi-million de volontaires, souvent des étudiants de bonne famille ou des travailleurs précaires. Le gouvernement n’eut toutefois pas besoin de tous les mobiliser. Le transport des denrées alimentaires fut maintenu, la plupart des centrales électriques continuèrent de fonctionner, et des ports comme Liverpool et Douvres furent peu perturbés. Le recours aux soldats et aux policiers fut limité, même si leurs congés avaient été annulés et des régiments déployés vers les centres névralgiques : on vit des cuirassés remonter la Mersey, le fleuve sur lequel se trouve le port de Liverpool, et des blindés rouler dans les rues de Londres.
Les conseils d’action
Les conseils d’action des grévistes donnent un aperçu de ce qui aurait été possible avec une autre direction. Il y en eut plus de 500, souvent sur la base des trades councils, ces unions locales qui réunissaient à l’échelle d’une ville les militants des différents syndicats. La plupart de ces conseils d’action et des comités de grève furent le fruit de l’initiative des militants du CPGB. Environ la moitié des conseils publièrent des bulletins de grève quotidiens. Ils organisaient des piquets de grève et délivraient des autorisations pour le transport de denrées alimentaires et d’autres marchandises, tout en apportant une aide aux grévistes et à leurs familles. Des témoignages locaux révèlent le potentiel du mouvement. À Birmingham, « l’ampleur du blocage est bien plus grande que quiconque l’avait prévu, et tout le trafic routier, de passagers et de marchandises, a été interrompu ». À Aberdeen, « les cheminots sont en grève totale ». À Doncaster, « les syndicats sont en grève jusqu’au dernier homme »2. De tels exemples furent légion.
Les militants communistes auraient pu tenter de pousser la grève plus loin mais furent freinés par leur direction, déjà sous l’influence de la clique qui, autour de Staline, avait pris le contrôle du Parti communiste soviétique, de l’URSS et du Komintern, et était engagée dans une lutte sans merci contre l’Opposition de gauche. Tournant le dos à la politique de Lénine et de Trotsky, le clan stalinien ne cherchait plus à encourager les travailleurs du monde entier à lutter pour le pouvoir, ce qui aurait pu ranimer la flamme révolutionnaire en URSS même et donc menacer son assise, mais à se trouver des alliés, même douteux, sur la scène internationale. En Chine, cette politique conduisit le PC à se mettre à la remorque du Kuomintang, parti nationaliste qui, de 1925 à 1927, massacra en masse les ouvriers communistes. Quant aux communistes britanniques, ils étaient censés revendiquer « tout le pouvoir au Conseil général (du TUC) », sous prétexte qu’y siégeaient des bureaucrates plus à gauche que la moyenne, et qu’en 1925 il avait formé avec les syndicats soviétiques un comité anglo-russe à la prose parfois radicale.
Or, comme l’écrivit Trotsky au début de la grève : « Cette victoire n’est possible que dans la mesure où la classe ouvrière britannique, au cours du développement et du renforcement de la grève générale, réussira à changer ses chefs. »3 Le réformisme des dirigeants du TUC et leur soif d’être acceptés par la bourgeoisie, combinés avec la politique suiviste dictée au CPGB par Moscou, désarmèrent les militants communistes sur le terrain, qui furent incapables d’offrir une perspective différente aux grévistes. Ce fut d’autant plus dramatique qu’ils furent les animateurs les plus imaginatifs et courageux de la grève : plus de la moitié des 4 000 grévistes arrêtés pendant la grève appartenaient au parti.
Ce parti relativement petit n’aurait sans doute pas été capable de rallier la classe ouvrière à des objectifs révolutionnaires même avec une ligne politique juste. Cependant, un conseil d’action central, composé de délégués de tous les conseils locaux, aurait pu jouir d’une crédibilité suffisante pour proposer une politique différente de celle du Conseil général. La formation de milices ouvrières, dans trois arrondissements londoniens, à Leeds et sur la côte est de l’Écosse, est un indice de plus des potentialités du mouvement. Elles organisèrent la défense des piquets de grève et des rassemblements ouvriers contre la police et ses supplétifs, volontaires particulièrement violents dans leur traitement des grévistes. Sans surprise, les dirigeants du TUC se dissocièrent de ces initiatives et refusèrent de condamner la répression contre les communistes. Ils renvoyèrent même un don de 26 000 livres sterling offert aux grévistes par les syndicats soviétiques, par crainte d’être accusés d’accepter « l’or de Moscou ».
La fin de la grève
Le huitième jour de la grève, le 11 mai, le TUC mobilisa une partie de la « deuxième ligne », et seuls les mécaniciens et les ouvriers de la construction navale furent sollicités. Cela n’empêcha pas bien d’autres travailleurs, syndiqués ou non, de se mettre alors en grève. En opposition à la stratégie confuse du TUC, ils n’écoutèrent que leur sens de classe et la grève atteignit alors son apogée, renforcée par de nouvelles troupes qui avaient attendu ce jour avec impatience. Cependant, le sort des grévistes était déjà scellé, à leur insu. Le Conseil général avait négocié à huis clos avec le gouvernement et son médiateur-expert. Leur nouvelle proposition impliquait des réductions de salaire, que les dirigeants des mineurs rejetèrent. Cela n’empêcha pas le TUC, le 12 mai, d’annuler la grève sans condition. L’appel lancé la veille pour que la deuxième ligne se mette en grève n’était qu’une couverture pour leur trahison en coulisse.
La grève prit officiellement fin, mais pas le lock-out des mineurs. Ils restèrent en grève, leurs dirigeants n’osant pas mettre un terme au combat. Les mineurs avaient été trahis une fois de plus. Mais, cette fois-ci, c’était bien pire que le Vendredi noir, car la victoire avait été à portée de main. Partout, les grévistes apprirent la nouvelle de la fin de la grève avec perplexité. Certains en tirèrent la seule conclusion possible : qu’ils avaient gagné. D’ailleurs le TUC revendiquait la victoire. Mais lorsque Baldwin, le soir du 12, annonça sa propre victoire, le doute ne fut plus permis et la colère fut grande, surtout lorsque le gouvernement déclara qu’il « [n’avait] pas le pouvoir de contraindre les employeurs à réintégrer tous les grévistes ».
Des grévistes se virent proposer de réintégrer leur poste à condition de déchirer leur carte du syndicat et d’accepter un salaire en baisse. Dans le rail, des patrons rétrogradèrent ceux parmi leurs employés qui avaient fait grève. Seule l’action des militants locaux empêcha les employeurs de transformer partout cette défaite en déroute. Les appels à reprendre la grève aboutirent à des succès partiels, empêchant ici ou là les employeurs de tirer un trop grand parti de la situation. Les mineurs poursuivirent leur grève seuls pendant encore six mois, mais furent finalement contraints de céder, d’accepter effectifs et salaires réduits, horaires allongés voire rétrogradation.
Peut-être les grévistes étaient-ils voués à la défaite. Mais il y a différentes façons de perdre. Perdre sans se battre jusqu’au bout, alors que vos forces sont encore intactes, est le pire des scénarios – c’est ce qui se produisit. Mais perdre après avoir semé la panique dans le camp adverse, après avoir tissé des liens si solides au sein de votre propre camp que, même une fois vaincus, ils ne peuvent être rompus, est tout autre chose. Dans cette seconde perspective, les représailles massives qui ont suivi la grève auraient été impossibles, et une nouvelle tradition d’organisation, une nouvelle conscience auraient pu se développer dans les rangs de la classe ouvrière britannique. Le travaillisme et le réformisme syndical seraient sortis de la grève gravement affaiblis, et il y a fort à parier que le CPGB, sur la base d’une politique juste, aurait pu se constituer une base de masse et former une nouvelle génération de cadres capables d’en faire un parti révolutionnaire.
Pendant la grève, Trotsky écrivit : « Si le prolétariat britannique avait eu une direction qui eût, en quelque sorte, correspondu à sa puissance de classe et à la maturité des conditions objectives, le pouvoir serait passé en quelques semaines des mains des conservateurs aux mains du prolétariat. On peut difficilement compter sur un tel résultat. Cela ne veut pas dire, encore une fois, que la grève est sans espoir. Plus elle se développera largement, plus elle ébranlera fortement les bases capitalistes, plus elle contribuera à éliminer les chefs traîtres et opportunistes, plus il sera difficile à la réaction bourgeoise de passer à la contre-offensive, moins les organisations prolétariennes auront à souffrir, et plus rapidement s’ouvrira la prochaine phase décisive de la lutte. »4 Cent ans plus tard, ces leçons restent d’actualité pour la classe ouvrière et ses militants. Son poids social est aujourd’hui bien plus important à l’échelle du monde qu’en 1926, mais ses luttes ne pourront aller jusqu’au bout de leurs possibilités que si les travailleurs mettent sur pied leurs propres organes démocratiques.
3 mai 2026
1 Julian Symons, The General Strike (1957), p. 52.
2 Keith Laybourn, The General Strike Day By Day (1996), pp. 24-25. Le téléfilm Days of Hope, réalisé en 1975 par Ken Loach pour la BBC, donne un aperçu de ce bouillonnement. Il donne aussi à voir les manœuvres des dirigeants syndicaux.
3 Léon Trotsky, Où va l’Angleterre ? (1925) Préface à l’édition française (6 mai 1926). https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalang/ouvlan02.htm
4 Léon Trotsky, Où va l’Angleterre ? (1925) Préface à l’édition française (6 mai 1926). https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalang/ouvlan02.htm