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Iran : le régime renforcé par l’attaque impérialiste
Trump prétendait faire disparaître la République islamique d’Iran et mettre son régime au pas en quelques jours. Mais il lui tient tête. Ni la « guerre de douze jours » de juin 2025, ni les bombardements israélo-américains commencés le 28 février, ni l’assassinat de ses hauts dirigeants ne l’ont fait tomber. Au contraire, ce pouvoir contesté par une profonde révolte en janvier 2026 a pu retrouver des appuis dans la population et pas seulement par la terreur.
Non seulement les bombardements n’ont pas provoqué le soulèvement populaire annoncé par Trump avec sa légèreté habituelle, mais le régime a réussi à s’appuyer sur une certaine union nationale contre les interventions israélo-américaines. Sans surprise, les sentiments anti-impérialistes, qui ont servi de carburant à ce régime dès son installation au pouvoir en 1979, et qu’il a instrumentalisés pendant des décennies pour imposer sa dictature, au nom de la lutte contre « le grand et le petit Satan », les États-Unis et Israël, ont été réactivés par la guerre. Les slogans pro-Trump entendus dans les manifestations de janvier ou peints sur les murs ont disparu. Bien des Iraniens qui appelaient cette intervention de leurs vœux et se sont réjouis des premières bombes ont changé d’avis, quand ils n’ont pas été tués eux-mêmes en fêtant dans la rue la mort du guide suprême Ali Khamenei, assassiné avec plusieurs autres dirigeants le premier jour de la guerre.
Bien sûr, la guerre a favorisé le contrôle sur la population, la délation et les accusations de trahison ou d’espionnage au service d’Israël ou des Etats-Unis, suivies d’arrestations. Les pasdaran et leur milice, les bassidji, multiplient les points de contrôle dans les rues, vérifient le contenu des téléphones et terrorisent la population. Le régime a coupé le lien avec le réseau internet mondial dès le début de la guerre, réservant le privilège de se connecter sans restriction à quelques fidèles du régime figurant sur une liste blanche. Ceux qui bravent l’interdiction en utilisant des VPN hors de prix et peu fiables risquent la mort s’ils sont pris. Chaque jour, des condamnés à mort sont pendus : ils peuvent être des opposants politiques arrêtés depuis plusieurs années, des manifestants de janvier, parfois très jeunes, militants ou pas. L’année 2025 était déjà une année record avec 1 639 exécutions.
Mais, bien plus que la répression, les bombardements qui ont visé des écoles, des secouristes, des centres de santé, des infrastructures vitales, ont convaincu beaucoup d’Iraniens, initialement favorables à une intervention militaire américaine, qu’ils n’avaient rien à y gagner. Dans les rassemblements de soutien au régime, dans les parades militaires organisées depuis le début de la guerre, dans les chaînes humaines autour des centrales électriques menacées par Trump, on a vu les soutiens traditionnels du régime, mais aussi beaucoup de femmes non voilées, de jeunes qui avaient manifesté contre le régime dans les mois et les années passés et probablement beaucoup d’anciens opposants. La presse a par exemple relayé l’initiative d’Ali Ghamsari, un musicien qui est allé jouer « pour la paix » et pour que « la lumière reste allumée dans toutes les maisons » devant la centrale électrique de Damavand le 7 avril, quand Trump menaçait de frapper toutes les centrales et alors même que ce musicien avait subi la censure du régime en 2019 parce qu’une femme avait chanté dans un de ses concerts.
D’ailleurs, sur ce terrain du contrôle des mœurs et de la façon de s’habiller, le régime avait déjà lâché du lest avant la guerre et l’on peut voir aujourd’hui, dans les rues de Téhéran, des couples se tenir par la main et de nombreuses femmes sans voile en croiser d’autres entièrement voilées. Cette relative liberté des mœurs cohabite avec l’enrôlement d’adolescents, voire d’enfants à partir de 12 ans, dans les milices civiles des bassidji.
Une guerre impérialiste qui n’a rien de libérateur
Le mensonge américain d’une guerre libératrice a donc fait long feu. Même si les bombardements sur l’Iran sont sans commune mesure avec l’intensité de ceux qui ont détruit Gaza depuis le 7 octobre 2023, ni même ceux qui frappent le Liban depuis le 28 février, ils ont affecté l’économie iranienne et la population, faisant au moins 3 600 morts, selon une ONG. Les frappes ont endommagé plus de 125 000 bâtiments résidentiels et civils, dont 339 établissements de santé, 32 universités et 857 écoles, dont l’école de Minab où 168 écolières ont été tuées dès le début de la guerre. D’après la porte-parole du gouvernement iranien, le montant des dégâts peut être estimé à 229 milliards d’euros. Les bombardements ont affecté ou détruit près de 20 000 unités industrielles, allant des petites entreprises aux grands ensembles pétrochimiques et sidérurgiques, comme l’aciérie de Mobarakeh, près d’Ispahan, qui employait avant la guerre plusieurs dizaines de milliers de salariés et fournissait en tôle des usines d’automobile, d’électroménager, de la construction. Ces destructions affectent évidemment les sous-traitants et les fournisseurs.
Durant les 40 jours de bombardements, la hantise de la population était de se protéger des bombes alors qu’il n’y a ni sirènes ni abris souterrains. Au cessez-le-feu du 7 avril, a succédé le blocus maritime des ports iraniens par les États-Unis. Le quotidien des Iraniens a consisté à se procurer de la nourriture et des médicaments à prix d’or, souvent après avoir été licenciés sans indemnités après la destruction de leur lieu de travail, à trouver un abri quand leur logement était détruit. Trois à quatre millions d’emplois auraient disparu, ce qui se traduit par 12 à 15 millions de personnes, sur 90 millions d’habitants, qui n’ont plus de moyens de subsistance, si ce n’est la somme dérisoire que verse le gouvernement : 300 000 tomans par personne et par mois et un bon d’achat d’un million de tomans (moins de 7 euros fin avril), ce qui permet seulement d’acheter quelques kilos de riz. L’inflation déjà élevée avant la guerre, à cause des sanctions américaines et de la corruption des dignitaires du régime, s’envole encore plus. En mars 2026, elle atteignait en moyenne 70 % sur un an, et même plus de 110 % sur les produits alimentaires de première nécessité.
Tant du point de vue des libertés démocratiques que des conditions de vie, le sort de dizaines de millions d’Iraniens est pire après la guerre israélo-américaine qu’avant. Mais améliorer ce sort n’était évidemment pas l’objectif des dirigeants israéliens et américains en la déclenchant.
L’acharnement américain
Depuis sa mise en place en 1979, la république islamique d’Iran est une épine dans le pied de l’impérialisme. Pour celui-ci, ce régime a certes le mérite de mettre au pas sa population et d’être un élément de son ordre au Moyen-Orient, comme l’a illustré, par exemple, la collaboration entre l’Iran et les États-Unis en Irak depuis les années 2010. Mais les dirigeants de la république islamique ont été portés au pouvoir par une profonde révolte populaire qui a renversé le régime du chah, une monarchie à la botte de l’impérialisme, impitoyable contre la classe ouvrière et contre la moindre opposition, dont l’armée était équipée, formée et entraînée par les États-Unis. Même si les sommets de cette armée, et les dirigeants américains de l’époque, ont facilité le retour d’exil de l’ayatollah Khomeiny pour qu’il prenne la tête du nouveau régime et canalise la révolte en mobilisant son réseau de militants religieux, la république islamique s’est construite en s’opposant aux pressions de l’impérialisme américain. Elle a disposé dès sa naissance d’une importante base sociale parmi les commerçants et dans les couches pauvres. Ce régime obscurantiste a fait rentrer dans le rang, par la répression, toutes les forces qui pouvaient le déborder : la classe ouvrière industrielle mobilisée et concentrée, les minorités nationales comme les Kurdes, les femmes qui refusaient de se voiler, les partis de gauche qui avaient apporté leur caution et leur soutien à Khomeiny, tandis que, parallèlement, il radicalisait ses discours anti-impérialistes.
Dès le début, les dirigeants occidentaux ont tout fait pour contenir le régime et l’affaiblir. En 1980, ils poussèrent l’Irak de Saddam Hussein à lui déclarer une guerre, qui dura huit ans et fit près d’un million de morts. Les sanctions économiques contre le régime ont commencé dès 1979, et se sont durcies au fil du temps, avec quelques courts répits, comme en 2015 quand Obama accepta de signer un premier accord sur le nucléaire. On peut citer, entre autres, en 1996 l’interdiction pour les entreprises commerçant avec l’Iran de commercer avec des entreprises américaines, en 2007, une résolution de l’ONU imposant le gel de ses avoirs à l’étranger, en 2012, l’embargo sur les hydrocarbures iraniens décidé par l’Union européenne et l’exclusion de l’Iran du réseau des échanges interbancaires (Swift).
Les sanctions occidentales contre l’Iran ont conduit à un isolement financier et commercial qui est d’abord payé par la population. À cause des sanctions et de la mise au ban du régime iranien, celui-ci s’est trouvé contraint de se tourner vers d’autres pays. Si la Russie termine la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr, c’est parce que le groupe allemand Siemens, qui avait entamé cette construction dans les années 1970, a rompu ses engagements en 1979. Plus les sanctions se sont durcies, et plus l’Iran a été contraint de chercher des partenariats avec d’autres pays : la Chine, à qui elle vend des hydrocarbures et achète des produits manufacturés, et plus récemment la Russie, à qui elle vend les fameux drones kamikazes Shahed utilisés en Ukraine.
Intégrer l’économie mondiale
Sur le fond, les dignitaires de la république islamique, et derrière eux la bourgeoisie iranienne, ne demandent rien d’autre que de trouver leur place dans l’économie mondiale et de rejoindre le système monétaire international dont ils ont été exclus, afin de pouvoir faire des profits en exploitant leurs immenses réserves d’hydrocarbures. Mais comme ceux de tous les pays qui n’appartiennent pas au cercle restreint des puissances impérialistes, les dirigeants iraniens n’ont que le choix entre se soumettre à celles-ci et donc voir leurs ressources pillées par les grandes compagnies occidentales, ou leur tenir tête, ce qui signifie, d’une façon ou d’une autre, aller vers une confrontation, diplomatique, économique ou militaire. Les dirigeants iraniens n’ont jamais été à l’initiative de ces affrontements. Face aux sanctions, face aux expéditions militaires plus ou moins directes, comme les assassinats de dirigeants du régime en 2011, 2020, 2022… et même face à la guerre de douze jours de juin 2025, le régime a plutôt fait le dos rond en tentant d’éviter l’affrontement direct.
Quant à la prétendue menace nucléaire iranienne, elle est un prétexte pour justifier la guerre à l’heure où, du Venezuela au Groenland, aucun recoin de la planète ne devrait échapper aux vautours impérialistes. La guerre est aussi l’occasion de faire un exemple, en montrant aux dirigeants qui oseraient contester la puissance américaine ce qu’ils risquent. D’ailleurs, la cheffe du renseignement américain elle-même a affirmé que le nucléaire et le programme balistique iraniens ne représentaient pas de menace réelle, loin de la propagande en particulier israélienne, qui prétend que les missiles iraniens menacent l’Europe.
En réalité, Trump et ses proches, encouragés par Netanyahou et les renseignements du Mossad, en pleine euphorie après le kidnapping réussi de Maduro au Venezuela, ont visiblement estimé que l’heure était venue de faire tomber le régime iranien. De son côté, Netanyahou a toujours affirmé vouloir abattre un régime qu’il n’a cessé de présenter à sa population comme une menace existentielle contre Israël, pour mieux justifier le maintien de son pays dans un état de guerre permanent. Quant à Trump, suivi par les dirigeants de l’armée américaine, il voyait là l’occasion d’abattre enfin un régime qui ne se soumet pas depuis quarante-sept ans, contourne les sanctions, entretient des relations politiques diplomatiques et commerciales avec la Chine et la Russie, arme le Hezbollah et les Houthis, dans une période de crise économique où les tensions internationales sur les marchés et les ressources sont à leur comble.
Trump et Netanyahou pouvaient penser que le régime iranien était suffisamment affaibli par la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie, le recul du Hamas en Palestine et du Hezbollah au Liban, les coups portés par la guerre de douze jours de juin 2025, et la contestation qui a secoué le pays en décembre et janvier dernier, pour que l’élimination physique de l’ayatollah Khamenei suivie d’une campagne de bombardements lui porte le coup de grâce. Avec son mépris de milliardaire, le chef suprême de l’impérialisme le plus puissant a ignoré les sentiments nationaux de la population iranienne et sous-estimé la capacité du régime à remplacer les hauts cadres assassinés et à se maintenir au pouvoir.
Les pasdaran et la bourgeoisie iranienne
Le régime iranien repose sur un vaste réseau de complicités, dans lequel se mêlent le clergé, les hommes d’affaires de la bourgeoisie et les responsables militaires, dont certains dirigeants qui peuvent parfois être tout cela à la fois. Depuis la naissance de la république islamique, les pasdaran (ou CGRI pour Corps des gardiens de la révolution islamique) ont pris de plus en plus de poids dans la société. Aujourd’hui, ils concentrent les forces armées les mieux équipées. Ils supervisent les bassidji, cette milice de presque 5 millions de membres recrutés dans les classes populaires, qui vivent en civil au milieu de la population. Les bassidji ont à la fois le rôle répressif que l’on a vu, notamment dans les récentes révoltes, et un rôle d’encadrement via des activités sportives, culturelles et sociales dans les quartiers populaires.
Les pasdaran sont devenus des piliers du régime, impliqués dans toute l’économie, du système bancaire à l’industrie en passant par l’économie informelle et la contrebande. Ils contrôlent 60 % de l’économie du pays et occupent la majorité des postes ministériels. Après la guerre Iran-Irak (1980-1988), les anciens combattants les plus gradés se sont vu confier des responsabilités dans des fondations créées par le régime. Lors des vagues de privatisations des années 2000, ces dirigeants ont pris le contrôle de secteurs entiers : l’agriculture, la banque, le pétrole, par exemple en 2006 celui d’une partie de l’immense complexe pétrolier et gazier de South Pars.
Les grands bourgeois iraniens collaborent avec les « Gardiens » et il est bien difficile de les distinguer tant leurs fortunes sont imbriquées. Pour prendre un exemple parmi tant d’autres, le banquier Ali Ansari est proche de la famille Khamenei, celle de l’ancien et du nouveau guide suprême, elle-même à la tête d’un empire financier de plusieurs centaines de milliards de dollars. Il aurait aidé le fils Khamenei – celui qui a été nommé guide suprême à la suite de son père mais qui est demeuré invisible par la suite – à placer sa fortune dans des paradis fiscaux. Le fils Ansari a fondé en 2013 la Banque Ayandé qui s’est trouvée au cœur de scandales de corruption et qui a fait faillite depuis, ruinant de nombreux petits épargnants. Cette banque a ainsi financé des délires immobiliers, dont la création d’un centre commercial géant avec piscine, patinoire et jardins, à Téhéran en s’accordant un prêt de 10 milliards de dollars jamais remboursé. La banque a été poursuivie en 2019, puis liquidée en 2025, et c’est la banque centrale et donc l’État qui a absorbé ses dettes en la fusionnant avec la banque publique Melli.
Les dirigeants des pasdaran sont liés par leurs affaires, comme par leur parcours au sein de l’État. Ils ont gagné des galons dans la guerre Iran-Irak puis ont participé aux violentes répressions des mouvements de contestation du régime. Parmi ceux qui ont été tués au cours de l’année 2026, on trouve Gholamreza Soleimani, chef des bassidji, Mohammad Pakpour, chef des Gardiens de la Révolution, nommé suite à l’assassinat de son prédécesseur en juin 2025, ou encore Ali Larijani qui était le fils d’un dignitaire religieux. Après la guerre Iran-Irak, ce dernier devint ministre de la Culture puis dirigea la radio et la télévision d’État, avant de présider le Parlement, de 2008 à 2020. Il participa aux négociations de l’accord de 2015 sur le nucléaire, ce qui lui valut que sa candidature à l’élection présidentielle soit refusée en 2021 puis de nouveau en 2024, car il était jugé trop « pro-occidental ». Mais en juin 2025, il fut de nouveau sollicité par le régime pour négocier la fin de la guerre de douze jours, avant de devenir le président du Conseil de défense jusqu’à son assassinat par les USA en mars.
Ces privilégiés iraniens ressemblent par bien des aspects à leurs homologues occidentaux. Certains ont étudié dans les mêmes universités, en Amérique du Nord, où ils envoient leurs enfants. Ils se retrouvent dans les mêmes stations balnéaires des Émirats que la jet-set internationale. Les images du mariage grandiose en octobre 2025 de la fille d’Ali Shamkhani, un proche du guide suprême, dans un palace, avec des femmes en décolleté, ont choqué en Iran quand elles ont fuité sur les réseaux sociaux. Les dirigeants de la république islamique sont régulièrement éclaboussés par des scandales : corruption, détournements de fonds, importations illégales d’armes… La peine de mort pour les relations hors mariage ne s’applique évidemment pas aux sphères dirigeantes, surtout quand il s’agit de responsables du ministère de la Culture, de la télévision d’État ou de l’organisme chargé de la « vertu », comme on l’a vu en 2023 lors du scandale des « sextapes » de dignitaires ultraconservateurs en pleine action avec des hommes, ou des femmes mariées. Cette hypocrisie et ce double langage des classes dirigeantes au discours rigoriste ont contribué à alimenter la révolte « femme-vie-liberté » de 2022-23 et celle plus récente de décembre 2025 et janvier 2026, en témoignait un slogan des manifestants : « Notre table est vide ; leurs enfants vivent au Canada. »
Un revers pour Trump
Aujourd’hui, contrairement aux affirmations de Trump à la mi-mars (« ils sont tous morts »), il reste à la tête du régime bien des dirigeants tout à fait prêts à négocier un compromis avec l’impérialisme. Les dirigeants de la république islamique ne sont pas des jusqu’au-boutistes et ne contestent nullement l’ordre impérialiste. Bourgeois nationalistes, ils veulent y trouver leur place, mais sans se laisser piller ni soumettre.
Ainsi, l’actuel ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, issu d’une famille de la bourgeoisie commerçante, a fait une partie de ses études en Grande-Bretagne. Il a poursuivi ensuite sa carrière dans le ministère, tantôt ambassadeur, tantôt associé aux négociations sur le nucléaire. Il ne tweete quasiment qu’en anglais ! À Trump qui se vantait de « ramener l’Iran à l’Âge de pierre », il répondait sur X (ex-Twitter) qu’à cette époque-là il n’y avait ni pétrole ni gaz pompés au Moyen-Orient, se demandant ironiquement si le président des USA voulait vraiment revenir aussi loin en arrière. Celui qui a dirigé l’équipe de négociateurs après le cessez-le-feu, Mohammad Bagher Ghalibaf, actuel président du Majlis (parlement), ancien maire de Téhéran, ancien chef de l’armée de l’air, dirige la société Khatam al-Anbiya. C’est un énorme groupe possédant des centaines de sociétés appartenant aux pasdaran, dont une partie de South Pars, le grand complexe pétrolier.
Les dissensions et les rivalités au sein du régime, qui se sont traduites au cours des années par des purges et parfois des séjours en prison de dirigeants affaiblis, n’ont jamais cessé depuis des décennies. Certains, comme les artisans de l’accord sur le nucléaire de 2015, en étaient partisans parce qu’ils privilégieraient le commerce avec les pays occidentaux, quand d’autres misaient plutôt sur les échanges avec la Chine et d’autres pays non-alignés.
La guerre déclenchée par Trump a changé la donne. Elle a certes détruit des infrastructures vitales et endommagé des sites de production essentiels et rentables. Mais les survivants du régime, ont trouvé, en contrôlant le détroit d’Ormuz, un levier pour négocier.
Trump n’ayant pas réussi à faire tomber le régime par sa campagne de bombardements aériens, s’est retrouvé confronté au blocus du détroit qui fait flamber le cours du gaz et du pétrole et aggrave la crise économique mondiale. Il semble avoir préféré dans l’immédiat ne pas organiser un coûteux et difficile débarquement de troupes terrestres. Même s’il a bloqué à son tour les ports iraniens pour tenter d’asphyxier le pays, il a accepté de fait, en prolongeant le cessez-le-feu, de discuter sur la base des propositions iraniennes. Et malgré les rodomontades de Trump, ces propositions n’étaient pas celles d’un pays vaincu, aux abois : levée des sanctions économiques contre l’Iran ; dégel des milliards de dollars bloqués dans diverses banques internationales ; négociation en accord avec son voisin omanais d’un nouveau régime pour le transit maritime dans le détroit d’Ormuz avec perception d’une taxe ; report des négociations sur le nucléaire après une paix véritable qui concernerait aussi le Liban.
Ni tutelle impérialiste ni dictature des pasdaran
Ce bras de fer très inégal entre la première puissance impérialiste et le régime iranien est loin d’être terminé et il serait hasardeux d’en pronostiquer l’issue. La guerre de Trump et Netanyahou a ajouté du chaos dans un Moyen-Orient déstabilisé par plus d’un siècle de pillage impérialiste, et de l’instabilité dans une économie mondiale en crise, taraudée par les rivalités entre puissances et entre groupes capitalistes pour le contrôle des marchés et des ressources. Aucune paix durable ne pourra vraiment sortir des négociations actuelles. Mais le simple fait que le régime iranien ne soit pas tombé, le fait qu’il soit resté en situation de discuter des conditions de la paix est apparu, comme un revers de l’impérialisme américain et une victoire de l’Iran. Le revers est réel et ne peut que réjouir des révolutionnaires dénonçant les crimes de leurs propres dirigeants qui sèment la guerre et la misère partout dans le monde.
Mais à ce stade, tant que le régime reste en place, si succès il y a, il sera celui des classes privilégiées iraniennes, celui des pasdaran, pas celui des travailleurs et des classes populaires, ni en Iran, ni ailleurs dans le monde. Quelle que soit l’évolution du bras de fer entre Trump et les chefs de la république islamique, la population iranienne paie déjà au prix fort les destructions massives des bombes israélo-américaines et paiera cher l’effort de reconstruction sous le joug des pasdaran. Ces derniers, prêts à se battre contre les vautours impérialistes pour pouvoir jouir des richesses de leur pays, resteront tout aussi impitoyables envers les travailleurs qui extraient et raffinent le pétrole, construisent les ponts et les routes, produisent et transportent toutes les marchandises. La vie chère, les salaires non payés, la corruption, les privilèges, l’interdiction de se réunir et de s’organiser librement, la répression contre des militants ouvriers, des journalistes ou des avocats, les arrestations arbitraires, ont alimenté les révoltes successives en Iran depuis quinze ou vingt ans. Elles ne s’arrêteront évidemment pas si un traité de paix est signé entre les États-Unis et l’Iran. Et s’ils trouvaient un terrain d’entente, s’ils signaient des accords économiques autour de l’exploitation du pétrole et du contrôle du détroit d’Ormuz, les dirigeants iraniens et américains s’allieraient pour se partager ce qu’ils ont volé aux travailleurs.
Mais rien n’est joué et une tout autre option est possible : celle de l’intervention sur la scène politique des classes populaires d’Iran, de la jeunesse du pays qui a montré son courage et sa révolte et surtout de la classe ouvrière qui a des traditions d’organisation et a su se mobiliser, au moins sur le terrain économique, à de nombreuses reprises ces dernières années. Il est impossible, de loin, d’apprécier les sentiments actuels, après les bombardements israélo-américains, des millions de personnes qui sont descendues dans les rues il y a moins de cinq mois et qui ont été reçues par les balles du régime. Mais il est évident qu’elles n’ont rien oublié. Si le régime gagne le bras de fer en cours avec Trump, tôt ou tard, il sera confronté à de nouvelles révoltes. La véritable victoire serait que ces révoltes se transforment en une révolution entraînant les exploités de tout le Moyen-Orient, confrontés à la même tutelle impérialiste à laquelle les régimes locaux, tout aussi dictatoriaux, collaborent tous à leur façon.
5 mai 2026