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États-Unis : la situation dans le pays et sa politique impérialiste
Les articles ci-dessous sont adaptés des textes d’orientation du congrès de 2026 de l’organisation trotskyste américaine The Spark, à paraître dans la revue Class Struggle. Ces textes ont été rédigés au mois de mars, avant la poussée inflationniste consécutive à la guerre contre l’Iran et à la fermeture du détroit d’Ormuz.
La situation économique et sociale
À l’approche des élections de mi-mandat à l’automne, le Parti démocrate comme le Parti républicain axent leur campagne sur ce qu’ils appellent « la crise du coût de la vie ». Qualifier ainsi la situation actuelle est un euphémisme. Comme s’il s’agissait simplement de se priver de son latte macchiatto du matin ou de son abonnement Netflix ! Parler de cette crise permet au personnel politique de multiplier les promesses creuses. Mais la réalité, ce sont des prix qui ont explosé pour les biens de première nécessité tels que le logement, la santé, l’alimentation et les transports, les rendant inaccessibles pour des pans entiers de la classe ouvrière.
Sur les quarante dernières années, les loyers ont augmenté bien plus vite que les salaires. Actuellement, plus de 12 millions de ménages restreignent fortement leur consommation du fait du niveau des prix. Ils consacrent la moitié de leurs revenus, voire plus, à payer leur loyer et les factures énergétiques, ce qui leur laisse peu pour le reste. Les augmentations de loyer ont également entraîné un fort accroissement du nombre de personnes sans abri. Des millions de travailleurs de la construction, des services ou du commerce n’ont plus de domicile fixe : ils vivent dans leur voiture, dans des abris ou dans des motels, avec leur famille. À l’échelle du pays, près de deux millions d’enfants sont comptabilisés comme sans abri par les districts scolaires. Des experts considèrent qu’il s’agit de la partie émergée de l’iceberg. En outre, plus de la moitié des sans-abri sont des personnes âgées. Lorsque les salariés mal payés ne sont plus aptes à travailler, la plupart ne touchent pas une pension de retraite suffisante pour payer un loyer.
Cette crise trouve notamment sa source dans le fait qu’il n’est pas rentable pour les entreprises du BTP de construire des logements bon marché. Elle est aggravée par le fait qu’une bonne partie des logements existants sont rachetés par des grands groupes financiers spéculant dans l’immobilier. Des millions de maisons individuelles, d’immeubles résidentiels locatifs et d’emplacements de mobile-homes sont concernés. Dans le même temps, dans la plupart des agglomérations, les rares logements restés accessibles sont démolis pour faire place à des complexes immobiliers de luxe, ne laissant presque rien pour le reste de la population.
La santé traverse également une crise dramatique. Les coûts y ont littéralement explosé, à un rythme trois fois plus rapide que celui de l’augmentation des salaires. Résultat, environ 16 millions de personnes âgées de 18 à 64 ans sont privées de couverture médicale. Dans des secteurs qui font d’énormes profits, comme l’agriculture, la construction et l’hôtellerie, la proportion des travailleurs sans couverture santé est très élevée. Mais la crise ne s’arrête pas là. En effet, posséder une assurance santé ne garantit pas d’avoir accès aux soins, car plus de 100 millions de travailleurs ont une assurance « inappropriée ». Des millions de personnes sont bel et bien assurées mais reportent des soins du fait d’un reste à charge ou d’une franchise trop élevés. Ces personnes finissent souvent par s’endetter pour se soigner. Cette situation force un tiers des adultes aux États-Unis à réduire leurs dépenses alimentaires ou énergétiques pour couvrir leurs frais de santé. Et ils sont la moitié à reporter des étapes importantes de leur vie telles que changer d’emploi ou avoir des enfants en raison de la hausse des frais médicaux.
La santé devient de plus en plus une pompe à fric contrôlée par une poignée de grandes entreprises telles que UnitedHealth Group, Elevance Health (anciennement Anthem), CVS (Aetna) et Centene Corporation. Ces entreprises étaient initialement des compagnies d’assurance qui ont racheté des acteurs en amont et en aval de leurs activités pour former des monopoles qui dominent pratiquement tous les aspects de la santé. La plus grande d’entre elles, UnitedHealth Group, est désormais la quatrième entreprise des États-Unis pour ce qui est du chiffre d’affaires, et la septième au niveau mondial. Ses tentacules s’étendent de l’assurance à l’industrie pharmaceutique, des soins cliniques au traitement des données. Elle possède 3 000 filiales. L’une d’elles, Optimum Health, emploie 10 % de tous les médecins travaillant aux États-Unis.
Le prix des denrées alimentaires a également atteint des niveaux stratosphériques ces cinq dernières années, augmentant à des rythmes bien supérieurs à l’inflation. D’après les chiffres du gouvernement lui-même, près de 50 millions de personnes, dont 15 millions d’enfants, sont « en situation d’insécurité alimentaire », c’est-à-dire qu’ils n’ont pas suffisamment de ressources pour se nourrir régulièrement. Les hausses de prix sont imposées par une poignée d’entreprises qui dominent l’agroalimentaire, de la production à la vente de produits agricoles, de semences, d’engrais et de machines. Ces monopoles sont eux-mêmes dominés par des investisseurs internationaux tels que BlackRock et Vanguard, qui sont des actionnaires importants dans pratiquement toutes les entreprises du secteur et consolident ainsi leur influence.
Enfin, 104 millions de personnes habitant aux États-Unis n’ont pas accès à un moyen de transport fiable car elles ne peuvent pas s’acheter une voiture, dans un pays pratiquement dépourvu de transports en commun. C’est d’autant plus problématique que le coût du logement oblige de plus en plus de travailleurs à vivre loin des centres économiques où ils peuvent trouver un emploi ou emmener leurs enfants à l’école. Le prix d’une voiture neuve est si élevé (plus de 50 000 dollars en moyenne, sans compter les intérêts des emprunts) qu’il est devenu prohibitif pour 80 % de la population. Même les voitures d’occasion sont vendues en moyenne 25 000 dollars, ce qui les met hors de portée de la plupart des gens. Le prix moyen d’une voiture d’occasion est aujourd’hui plus élevé que celui d’une voiture neuve il y a 15 ans. Les autres coûts associés à la possession d’une voiture sont également montés en flèche car les grands groupes qui dominent le secteur des pièces détachées et les assurances, ainsi que la vente de pneus, d’accessoires et de carburant, ont imposé des hausses de prix énormes.
En conséquence, des dizaines de millions de travailleurs ayant des journées de travail longues ne peuvent plus s’acheter des biens de première nécessité, et la plus grande partie des autres luttent non seulement pour garder la tête hors de l’eau mais, en cas d’événement imprévu, pour simplement rester en vie. La classe ouvrière, qui produit tout et fait tout tourner dans ce pays, est menacée de paupérisation.
Bourgeoisie : l’explosion des profits
Pendant ce temps, la bourgeoisie a considérablement accru ses bénéfices et sa richesse. « L’augmentation des profits et des cours en Bourse transfère une part croissante du PIB vers les entreprises, leurs hauts cadres et les actionnaires », titrait le Wall Street Journal le 12 février. L’article indiquait que les profits absorbent aujourd’hui deux fois plus de la richesse produite que dans les années 1980, et que ces profits ont été pris directement sur ce qu’il appelle « la rémunération des salariés ». La part des salaires dans la valeur ajoutée en a été fortement réduite.
Actuellement, une toute petite minorité accumule des richesses inimaginables. D’après le New York Times du 2 mars, les 1 % les plus riches détiennent plus de 55 000 milliards de dollars, soit davantage que le PIB annuel des États-Unis et de la Chine réunies. Au sommet, le nombre de milliardaires est passé de 269 en 2000 à plus de 900 en 2025, dont 88 nouveaux milliardaires l’année dernière. La fortune d’Elon Musk, le plus riche d’entre eux, approche maintenant les 1 000 milliards de dollars.
Cette croissance stupéfiante de la richesse de la classe capitaliste est directement liée à l’appauvrissement rapide de la classe ouvrière. Les capitalistes continuent de construire leur richesse en détruisant le niveau de vie des travailleurs, entraînant une dégradation et un déclin encore plus marqués pour la plus grande partie de la population et pour la société dans son ensemble.
Cette aggravation de la situation des travailleurs découle directement du fonctionnement du système capitaliste. C’est ce que Marx analysait en 1865 dans sa brochure Salaire, prix et profit, alors même que le capitalisme était encore en pleine croissance : « Le développement même de l’industrie moderne doit nécessairement faire pencher toujours davantage la balance en faveur du capitaliste contre l’ouvrier et […], par conséquent, la tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever le niveau moyen des salaires, mais de l’abaisser, c’est-à-dire de ramener, plus ou moins, la valeur du travail à sa limite la plus basse. »
Si Marx affirmait que les travailleurs ne doivent jamais cesser de résister aux « atteintes du capital », il ajoutait : « Les ouvriers ne doivent pas s’exagérer le résultat final de cette lutte quotidienne. Ils ne doivent pas oublier qu’ils luttent contre les effets et non contre les causes de ces effets, qu’ils ne peuvent que retenir le mouvement descendant, mais non en changer la direction, qu’ils n’appliquent que des palliatifs, mais sans guérir le mal. Ils ne doivent donc pas se laisser absorber exclusivement par les escarmouches inévitables que font naître sans cesse les empiétements ininterrompus du capital ou les variations du marché. Il faut qu’ils comprennent que le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d’ordre conservateur : “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : “Abolition du salariat”. »
Cette conclusion est encore plus pertinente aujourd’hui, dans cette période de dégénérescence du capitalisme. Elle rappelle aux travailleurs que les réformes et les luttes du quotidien ne peuvent pas empêcher la misère que le capitalisme leur impose. Dans le même temps, elle ouvre la perspective du renversement du capitalisme par la classe ouvrière, pour construire une nouvelle société.
L’intelligence artificielle et les emplois
Certains affirment que l’introduction de l’intelligence artificielle (IA) dans le monde du travail constitue une grande menace contre la classe ouvrière. L’IA est déjà accusée d’être à l’origine de licenciements de masse.
Pourtant, de nombreuses études montrent que les entreprises se servent de l’IA comme d’un prétexte bienvenu pour réduire leurs effectifs. Un rapport de recherche de l’institut Oxford Economics concluait en janvier : « En présentant les licenciements comme provoqués par des facteurs technologiques, les entreprises peuvent se donner une image d’innovatrices au lieu d’apparaître comme se débattant avec le repli d’un cycle conjoncturel. » En prétendant à cor et à cri qu’elles utilisent l’IA, les entreprises veulent donc inciter des spéculateurs à acheter leurs actions pour faire monter leur cours en Bourse. Et bien sûr, elles en usent aussi comme d’un prétexte pour geler les embauches et répandre la crainte et l’appréhension chez les travailleurs, afin qu’ils acceptent une augmentation de leur charge de travail.
L’affirmation de nombreux médias selon laquelle l’IA serait responsable d’une « croissance sans emplois » est également dénuée de tout fondement. Ils entendent par cette expression la pénurie d’emplois, notamment pour les jeunes qui n’ont pas encore d’expérience, alors même que les profits et la richesse de la bourgeoisie continuent d’atteindre des sommets.
Les ravages d’un système
En l’espèce, ce n’est pas la technologie qu’il faut incriminer, mais le fait que les capitalistes l’utilisent dans leur propre intérêt, pour accroître leur pouvoir et leur richesse, aux dépens de la classe ouvrière et de toute la population. Un pistolet peut être utilisé pour tuer des gens, mais aussi pour se défendre et se libérer. C’est un simple outil, et son utilisation dépend de la personne qui l’utilise. Il en est de même pour l’IA. Ce n’est qu’un outil, et il est trop tôt pour savoir s’il pourra être utile à l’humanité. Mais aujourd’hui, les travailleurs ont toutes les raisons de craindre la manière dont les capitalistes vont se servir de l’IA et de penser qu’ils le paieront avec leurs emplois.
L’histoire fournit des exemples d’évolution comparable, quand les capitalistes utilisèrent de nouvelles techniques pour supprimer des emplois au point de détruire des secteurs entiers. Les travailleurs n’y perdirent pas seulement leur emploi, mais leur existence entière fut ramenée des décennies en arrière. Mais cela ne signifie pas que le nombre d’emplois à l’échelle de l’ensemble de l’économie diminuait, car de nouveaux emplois apparaissaient dans d’autres secteurs. Marx notait en 1867 (Le Capital, livre 1, chapitre 15, section VI) : « Du moment où la machine rejette du métier ou de la manufacture une partie des ouvriers jusque-là occupés, ce nouveau flot de conscrits industriels est détourné de sa destination et va peu à peu se décharger dans d’autres industries, mais les premières victimes pâtissent et périssent pendant la période de transition. »
C’est ce qui n’a cessé de se produire aux États-Unis. Au début du 20e siècle, plus de la moitié de la population tirait encore ses moyens d’existence de l’agriculture. Puis, à cause de la mécanisation, les agriculteurs, les ouvriers agricoles et les métayers changèrent d’exploitation, voire quittèrent la campagne pour chercher du travail dans les villes. Beaucoup ne trouvèrent jamais un emploi stable. Mais d’autres se retrouvèrent dans des branches qui n’existaient pas avant, à commencer par les industries de production et de transformation qui naissaient dans les grandes villes. Puis, lorsque les capitalistes, profitant des gains de productivité, se débarrassèrent de nombreux emplois industriels, de nouveaux emplois apparurent dans le secteur des services en pleine croissance. Aujourd’hui, 60 % de la population active aux États-Unis occupe des emplois qui n’existaient pas en 1940.
Ce processus n’est pas automatique. Il l’est encore moins en cette période de crise aggravée, hantée par le spectre d’un effondrement économique généralisé, la course aux armements et la menace d’une nouvelle guerre mondiale. Le problème ne réside pas dans la technologie mais dans les acteurs qui la contrôlent. Aujourd’hui, la technologie est dans les mains de la bourgeoisie.
Telle est l’impasse dans laquelle le capitalisme mène la société et, avec elle, celles et ceux qui produisent les biens et les services dont la population a besoin pour vivre. Mais il ne suffit pas à la classe ouvrière d’avoir conscience des désastres dont le capitalisme est porteur. Il lui faut prendre conscience de sa capacité à se libérer, et par là même à libérer toute la société, du piège du capitalisme. Même si nous sommes très peu nombreux, c’est cette nécessité qui justifie notre existence et l’existence de celles et ceux qui travaillent à faire naître un parti révolutionnaire.
Avril 2026
Les États-Unis à l’heure de la troisième Guerre mondiale
Il se peut que la guerre israélo-américaine contre l’Iran ait été déclenchée par Netanyahou, qui aurait flatté un Trump vaniteux et l’aurait entraîné par la ruse dans une guerre voulue par Israël. Il se pourrait aussi que cette guerre ait été déclenchée par Trump, comme un de ces coups d’escroc dont il se vante dans L’art du deal (« Nous arrêterons de vous bombarder si vous vous rendez. ») Il se pourrait encore que cette guerre, baptisée Fureur épique par Trump, soit une nouvelle diversion spectaculaire, parmi les centaines auxquelles Trump s’est adonné depuis sa prise de fonctions, pour faire oublier l’affaire Epstein. Ou bien est-ce le résultat d’une contrariété personnelle, un pied de nez décidé parce qu’il pensait avoir été privé injustement du prix Nobel de la paix ?
Ces inepties et bien d’autres s’étalent dans les éditoriaux de la presse qui sert de porte-voix à la bourgeoisie américaine, du type New York Times et consorts. Oui, Trump et Netanyahou sont des malades égocentriques, et pire encore. Mais la psychologie de comptoir ne peut expliquer pourquoi l’impérialisme US, le plus grand, le plus puissant, jouissant d’une prépondérance absolue, a décidé de se lancer dans une guerre qui signifie de fait que nous sommes entrés dans la troisième Guerre mondiale.
Cette dernière guerre en date contre l’Iran est qualifiée de « guerre choisie ». Ce qui semble déranger les commentateurs, c’est que les États-Unis n’étaient pas obligés d’entrer en guerre contre l’Iran. Les États-Unis n’étaient pas attaqués. Il n’y avait pas de menace d’attaque immédiate. Même le chef du renseignement américain, nommé par Trump, a affirmé devant le Congrès qu’il n’y avait aucune indication de menace prévisible. Mais l’impérialisme américain est entré en guerre. Il l’a choisi, sans y être entraîné. Il a fait le choix, absolument libre et conscient, d’entrer en guerre.
En d’autres termes, le choix d’entrer en guerre contre l’Iran était un choix dicté par des considérations politiques, pas seulement par Trump, mais par l’État américain. Il s’agit de la clé de voûte d’une offensive mondiale, à longue portée, de l’impérialisme étasunien, conçue pour soumettre les pays qui avaient été tentés de mener une politique un tant soit peu indépendante. L’attaque contre l’Iran, comme celle contre le Venezuela qui l’avait précédée, est une manière de faire place nette pour les batailles à venir, c’est-à-dire pour la guerre qui est d’ores et déjà en train de se généraliser, la nouvelle guerre mondiale.
Guerres en cours, et à venir
Selon le journal britannique The Guardian, il n’y a jamais eu autant de pays dont les troupes combattent en dehors de leurs frontières depuis la Deuxième Guerre mondiale. Rien qu’en 2025, les États-Unis ont bombardé sept pays : le Yémen, la Somalie, l’Iran (déjà), la Syrie, l’Irak, le Nigeria, le Venezuela. Les forces spéciales américaines ont aussi exécuté des raids en Colombie et au Mexique, en plus de l’enlèvement du président Maduro. Cuba a été privé du pétrole vénézuélien et iranien, alors que Trump déclarait : « Je crois que j’aurai l’honneur de prendre Cuba d’une manière ou d’une autre […]. Je crois que je peux faire ce que je veux avec. » Ce n’est peut-être qu’une des « tactiques de négociation » de Trump, comme ses prétentions à s’emparer du Canada ou du Groenland, à moins que ce ne soit une menace plus directe comme celles adressées à l’Iran et au Venezuela alors qu’il prétendait négocier avec eux.
Ces agressions militaires se sont produites dans la foulée de deux guerres toujours en cours, l’une qui a affaibli la Russie, l’autre qui a renforcé le contrôle d’Israël sur le Moyen-Orient. Ces guerres ont été déclenchées d’une part par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui tentait de briser l’étranglement qu’elle subissait de la part de l’OTAN, d’autre part par l’attaque du Hamas contre des civils israéliens. Peu importe qui a « commencé la guerre » en Ukraine : après quatre ans de conflit, l’armée russe a été amaigrie jusqu’à l’os par les immenses pertes humaines au combat, et la dette de l’État a étouffé le système financier russe. Quant à la dévastation de Gaza, elle a renforcé la menace que représente Israël pour le Moyen-Orient.
Une question reste ouverte : où va mener l’antagonisme entre les États-Unis et la Chine ? La Chine est certes un partenaire commercial essentiel pour les États-Unis, mais c’est aussi leur concurrent le plus important. Cette contradiction n’est pas encore allée à son terme, mais elle n’en est pas moins cruciale. La Chine n’a certes pas été entraînée directement dans la dernière guerre en date au Moyen-Orient, mais elle en subit les répercussions. En paralysant le Venezuela et l’Iran, Trump voulait contrôler où va leur pétrole, et l’empêcher d’approvisionner la Chine. Après la première offensive contre l’Iran il y a neuf mois, et plus encore après l’attaque contre le Venezuela, la Chine en a tiré les conclusions qui s’imposaient et a fait des stocks de pétrole pour six mois. Mais les vues des États-Unis dépassent de loin ce court terme.
Dès le premier jour, la guerre au Moyen-Orient s’est étendue. Sous prétexte d’une supposée menace iranienne, Israël a eu recours à des bombardements massifs pour débarrasser le sud Liban du Hezbollah, et en chasser la population libanaise. L’Iran, victime d’une attaque crapuleuse, et incapable d’atteindre les États-Unis par ses moyens militaires, a entraîné les pays qui bordent le golfe Persique dans la guerre. Non seulement ils avaient fourni aux États-Unis des terrains pour leurs bases au Moyen-Orient, mais ils étaient un important centre de production gazière et pétrolière. Cela a aussitôt affecté la production agricole mondiale d’engrais et celle de l’hélium, utilisé pour la production de semi-conducteurs.
En bloquant le transport maritime dans le détroit d’Ormuz, l’Iran a fait de cette guerre une guerre économique, qui ne se contente pas de menacer les pays d’Afrique et d’Asie les plus dépendants du gaz issu du Moyen-Orient, mais risque aussi d’ébranler le système financier mondial, où le Moyen-Orient joue un rôle notable : Abu Dhabi et Dubaï sont parmi les centres financiers les plus importants du monde, des centres entièrement intégrés au système impérialiste.
Même si les États-Unis sont à l’abri d’une nouvelle pénurie de pétrole grâce à leur production domestique, il se pourrait bien que les soubresauts du commerce international leur reviennent en pleine face. Et ils pourraient se retrouver embourbés dans une guerre d’usure, une de ces « guerres sans fin » que Trump avait promis d’épargner à sa base électorale.
La guerre qui se généralise à présent se développe dans le cadre d’une crise économique de longue durée. Malgré sa prédominance, le système financier américain n’a cessé d’accumuler de la dette. La part de la production de biens et de services diminue au sein de l’économie américaine, de plus en plus centrée sur la spéculation. La guerre est certes un produit nécessaire du capitalisme, une conséquence de la guerre économique, mais la guerre elle-même peut causer une aggravation de la crise économique.
La troisième Guerre mondiale est issue des rapports de force existant aujourd’hui. Elle ne commence pas sous la forme d’une lutte entre différents impérialismes concurrents, s’affrontant pour le partage du reste du monde, comme les guerres mondiales précédentes. Les États-Unis, qui sont sortis de la Deuxième Guerre mondiale comme la puissance dominante en termes économiques et militaires, cherchent à préserver voire à renforcer cette domination sur le reste du monde. Les alliances que les États-Unis formeront pour mener cette guerre ne seront pas nécessairement les mêmes que par le passé. Et il se peut qu’ils soient confrontés à des ennemis qui n’étaient pas alors dans le camp d’en face.
Depuis longtemps, les États-Unis dépensent plus pour la guerre que la plupart de leurs plus gros concurrents réunis. En 2024, les dépenses militaires des États-Unis équivalaient à celles des neuf principaux d’entre eux. Les sommes totales dépensées par les États-Unis en 2026 devaient s’approcher des mille milliards de dollars, avant que l’attaque contre l’Iran ne rebatte les cartes. Mais le budget de Trump pour 2027 prévoit une augmentation phénoménale de 50 % (source : Institut international d’études stratégiques).
Montée de l’autoritarisme
L’autre préparation en vue d’une guerre d’ampleur mondiale est la marche continue vers un régime plus autoritaire. Elle prend aujourd’hui le visage de Trump, qui tente d’imprimer sa marque sur tout ce qu’il a à portée de main à Washington, y compris – c’est en projet – sur une pièce d’un dollar en or.
Trump a passé la première année de son second mandat à attaquer, à essayer d’isoler et de soumettre toute entité ou personne susceptible de représenter ou d’exprimer une opposition à sa politique : les cabinets d’avocats qui défendent des clients impopulaires, les avocats spécialisés dans les libertés civiles, les universités et leurs instituts de recherche, les enseignants du secteur public, les médias et leurs journalistes, les syndicats, les agences de régulation, et même les institutions culturelles comme le Kennedy Center ou les musées Smithsonian que gère le gouvernement fédéral. Les parcs nationaux ont été une cible de choix, étant donné qu’ils contiennent des traces de l’histoire de la guerre de Sécession, des attaques contre les Amérindiens, des guerres contre le Canada et le Mexique.
Trump s’est servi des agences fédérales comme de détectives privés, pour mettre la pression sur toute forme d’opposition. Par exemple, le fisc et l’administration fédérale du logement ont été utilisés pour monter une affaire de fraude visant le président de la Réserve fédérale.
Trump a inondé les tribunaux de poursuites pour dommages et intérêts ou d’enquêtes criminelles, certes condamnées à échouer, mais pas avant d’avoir coûté beaucoup de temps et d’argent aux individus ou aux organisations poursuivis – plus de 4 000 rien que depuis le début de ce mandat. La plupart ont été invalidées par des tribunaux de première instance, mais cela a pour seul résultat de renvoyer la procédure aux échelons supérieurs, et éventuellement à la Cour suprême, qui a découvert un nouveau moyen de soutenir Trump en s’abstenant de statuer sur les procès, et en refusant de prononcer des jugements définitifs.
Bien sûr, ce genre d’obstruction juridique n’a pas commencé avec Trump, mais il en a fait un art, comme il serait le premier à le dire s’il écrivait un nouveau livre – ou qu’il trouvait quelqu’un pour l’écrire à sa place. D’autre part, l’administration Trump n’a tenu aucun compte des injonctions des tribunaux à abandonner tel ou tel projet. Ainsi, la Sécurité intérieure expulse des gens avant toute audience.
Les rafles de migrants ont été transformées en spectacle télévisé. Chaque soir, les informations ont été remplies d’images chocs de rafles de migrants chez eux ou sur leur lieu de travail. Puis sont venus les meurtres aux airs d’exécution commis à Minneapolis. Ces actions, orchestrées à la manière d’une campagne télévisée, visaient à terroriser les gens qui ne sont pas raflés. Malgré le côté sensationnel de ces rafles, il reste encore près de 15 millions d’immigrés sans papiers aux États-Unis : ceux qui travaillent dans l’agriculture en Californie ou dans les autres États de l’Ouest, dans les petits magasins à Chicago et dans les Midwest, dans les usines des fabricants automobiles asiatiques dans le Sud. L’importance de ces déportations ne réside pas dans leur nombre. En réalité, Obama a expulsé à un rythme plus élevé que Trump, mais Trump en a fait un spectacle.
Trump a fait un numéro d’équilibriste. Il a diffusé les images des rafles pour satisfaire l’envie qu’a sa base électorale de se débarrasser des étrangers qui « prennent le boulot des Américains ». Mais l’économie ne fonctionne que grâce au travail de millions d’immigrés, et cela limite sa marge de manœuvre. Trump a reculé un peu après le fiasco de Minneapolis, mais il a toujours eu l’air de savoir jusqu’où il pouvait aller. Jusqu’à présent, la bourgeoisie américaine a donné peu d’indices laissant penser qu’elle pourrait mettre fin au numéro de Trump, car ses méthodes ont plutôt bien marché pour elle.
La question de l’ICE, la police de l’immigration, dépasse celle des immigrés qu’elle continue à rafler aujourd’hui. En théorie, l’armée a interdiction d’opérer sur le territoire national – même si elle l’a fait dans le passé, par exemple en réprimant une manifestation d’anciens combattants sans emploi en 1932 et pendant les émeutes urbaines de 1967. En envoyant des agents de l’ICE dans des villes selon son bon vouloir, sans la moindre justification légale, Trump a créé des précédents qui peuvent être utiles en cas de troubles sociaux. En construisant un nouveau réseau de camps de concentration à travers le pays, au mépris de toute notion de droits civiques, Trump montre la voie dans laquelle la société s’avance.
Ce dont nous sommes témoins aujourd’hui n’est certainement pas le fascisme, terme souvent employé à tort. Ce n’est même pas comparable, pour l’instant, à la répression de l’ère McCarthy, quand beaucoup de gens ont été emprisonnés, ont perdu leur emploi, leurs allocations, des amis, leur nationalité américaine, voire se sont vu retirer leurs enfants à cause de leur engagement, ou à cause de l’engagement de leurs enfants adultes. Certains furent tués.
Mais l’autoritarisme actuel, quelles que soient les formes qu’il prendra à l’avenir, est en train de se renforcer et pourrait s’intensifier. Trump s’est déjà arrogé des pouvoirs détenus auparavant par des présidents en temps de guerre, en y ajoutant sa propre marque, en postant ses messages nocturnes sur Truth Social, un réseau social où la vérité (truth) se fait rare, mais où les menaces de violence et de persécution judiciaire ont libre cours.
Jusqu’à présent, tout cela est resté, plus ou moins, dans les limites de la loi. Cela n’a pas empêché Trump de faire des déclarations qui pourraient être interprétées comme des appels à commettre des actes violents par certains de ses partisans, comme ceux qui ont envahi le Capitole le 6 janvier 2021. Marjorie Taylor Green, ex-fervente partisane de Trump, s’est ainsi retrouvée dans le viseur des diatribes de Trump : cette politicienne réactionnaire, que le président a qualifiée de déloyale, s’inquiète maintenant pour sa sécurité et celle de sa famille.
Du ressentiment à la mobilisation populaire ?
Depuis l’été, les Démocrates ont essayé de capitaliser sur le mécontentement populaire vis-à-vis de Trump. Ils ont organisé une journée de manifestation dans des villes de toutes tailles, même petites. Le but était de concentrer sur Trump la colère plus générale de la population, en la limitant à sa tentative présumée de s’ériger en dictateur. Bien que de nombreuses personnes aient manifesté avec des pancartes diverses, le slogan qui leur était commun était « Pas de rois ! » (« No Kings ! »).
Il est notable qu’aucune banderole ou affiche n’ait porté les couleurs du Parti démocrate. Les membres connus du Parti démocrate n’ont pas voulu apparaître comme les organisateurs. Était-ce une manière pour les Démocrates de mobiliser les électeurs contre Trump, à un moment où le soutien populaire pour les Démocrates était encore plus faible que l’approbation de Trump dans les sondages ? Peut-être.
Le ressentiment populaire contre Trump s’est manifesté dans les élections de novembre, même si c’était sur une échelle réduite, dans des élections locales. Un résultat plus que les autres a fait parler les médias et agité la gauche : des candidats qui s’intitulent les Démocrates socialistes d’Amérique (DSA) ont remporté les élections aux mairies de New York et de Seattle. Quoi qu’ils aient pu vouloir dire avec cette étiquette, ils ont fait campagne en tant que Démocrates et se sont alignés sur les politiques menées par d’autres maires démocrates de gauche. Mais ce résultat a suffi à déclencher un torrent de vitriol de la part de Trump sur cette prétendue menace communiste – jusqu’à ce que Mamdani se rende à la Maison-Blanche et fasse la cour à Trump.
Pour finir, la base électorale de Trump semble se fissurer. L’élément déclencheur, pour les partisans du mouvement MAGA (Make America Great Again : « Rendre sa grandeur à l’Amérique »), a été les manœuvres de Trump pour empêcher la publication des dossiers Epstein. D’autres problèmes sont apparus, principalement le refus de Trump de renouveler les subventions aux assurances santé et l’extension de Medicaid, aide financière vitale en matière de services médicaux pour les personnes à revenu limité. Or les coupes dans la santé publique affectent de manière disproportionnée les habitants des États dirigés par les Républicains.
Le malaise au sein de la base électorale de Trump s’est renforcé lorsque ses actions guerrières dans la Caraïbe ont heurté la tradition isolationniste profondément enracinée dans les régions rurales. En dépit de ses promesses de mettre fin aux guerres en cours et de ne pas en commencer de nouvelles, il y a eu d’abord le Venezuela, puis l’Iran. Des voix qui comptent dans le mouvement MAGA – dont Steve Banon, Megyn Kelly, Tucker Carlson, Candace Owens et Joe Rogan – ont eu du mal à avaler ces guerres.
Il est difficile, sans relais directs au Texas, de se faire une idée concrète du prétendu « procès antifa » qui s’est tenu à Fort Worth. Mais on peut en tirer des conclusions. Le ministère de la Justice prétend qu’il existe une cellule antifasciste de neuf membres, récemment condamnés pour avoir fomenté des émeutes, utilisé des armes et des explosifs, apporté de l’aide à des terroristes, et pour une tentative d’assassinat contre un policier et des agents du centre de détention de l’ICE à Prairieland. Sept autres ont plaidé coupable l’an dernier face à des accusations moins graves de soutien matériel à des terroristes, et témoigné au procès. L’un des condamnés, qui portait apparemment une arme à feu, légalement enregistrée – pas vraiment choquant au Texas – a tiré sur des agents, mais tous (sauf un) ont été accusés des mêmes faits.
Jusqu’à quel point se réclamaient-ils de l’antifascisme ? De fait, il existe des jeunes et des moins jeunes qui pensent pouvoir enrayer la montée des bandes racistes d’extrême droite par leurs propres moyens. Mais il s’agissait surtout d’un procès visant à utiliser tous les moyens possibles contre des personnes qui n’avaient sans doute commis qu’une fraction des actes qui leur étaient reprochés. À la fin du procès, la ministre de la Justice Pam Bondi [limogée depuis par Trump] a déclaré : « Le verdict rendu aujourd’hui pour des accusations de terrorisme ne sera pas le dernier. » Trump a dit : « Nous sommes en train de nous débarrasser de la gauche. »
Mais l’importance des mobilisations à Minneapolis fut incomparablement plus grande. Il n’est pas nécessaire de rappeler ici tous les événements, qui se sont déroulés sur des mois. Ils démontrent avant tout à quelle vitesse les gens peuvent s’organiser. On a vu en particulier la manière dont ils ont utilisé les organisations dont ils étaient déjà membres : associations de quartier ou professionnelles, églises, syndicats, clubs de lecture ou de jardinage, cours de toute nature, groupes de travail, etc. Leur action fut possible parce qu’ils avaient décidé d’agir. Certes, ils ont eu recours à internet et aux réseaux sociaux, mais ce qui leur a ouvert des possibilités, c’est tout ce qu’ils avaient fait avant que le mouvement ne démarre : les liens humains qu’ils avaient tissés, leurs activités communes, autrement dit leurs réseaux. Ce qui leur a permis de passer à l’action si rapidement, c’est aussi, assurément, l’expérience que beaucoup avaient acquise pendant le mouvement consécutif à la mort de George Floyd, tué par un policier à Minneapolis en mai 2020.
Il n’y eut pas de soviet, loin de là. Ceux qui se sont organisés, même s’il s’agissait essentiellement de travailleurs, ne se posaient pas le problème en tant que travailleurs. Mais l’existence de cette organisation est ce qui distingue les événements de Minneapolis de ce qui s’était passé auparavant à Los Angeles ou Chicago.
Nous avions en partie prévu la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Mais en partie seulement. Au niveau pratique, nous entrons dans une situation qu’aucun d’entre nous n’a jamais connue. Raison de plus pour étudier – comme certains d’entre nous l’ont fait en mettant à profit le confinement pendant la pandémie de Covid – les expériences de ceux qui nous ont précédés.
23 mars 2026